Dimanche matin, lumière printanière et calme débonnaire au fond de port Sliema... Je suis seul à bord de Virilus, "mon équipage" s'est envolé un peu plus tôt vers Paris. Bien sûr, ma première idée avait été de l'accompagner jusqu'à l'aéroport... Seulement voilà... De l'orteil au petit doigt, je ne peux plus bouger d'un poil ! peut-être, vous souvenez-vous de mes petits soucis de la veille ? Et bien, de retour a bord, hier soir, sans surprise, je me suis écroulé sur la couchette du carré et depuis je n'en ai plus bougé... Au réveil, même pas moyen de me redresser sur mon séant... le délicat fumet du café préparé par Alain n'y a rien changé... impossible, même avec l'aide de l'équipage, de simplement accéder à la position assise ! autrement dit, bloqué de chez bloqué !!!
Avant de quitter le bord avec son sac, Alain m'a donc organisé les 30 heures à venir... Deux gros oreillers pour rester en position intermédiaire ( assis/couché) ; un seau sous la table pour pisser " sur place ", un vieux bol pour cracher de même les glaires de cette toux tenace, une bouteille d'eau, un verre, et les quelques potions en usage en pareil cas ; une corbeille de fruit, quelques restes de fromage et de pain grecs, et le fameux couteau à pain ( "makieri to psomi", ce pour éveiller phonétiquement l'intérêt du lecteur au grec d'aujourd'hui) acheté à Lefkas avant de quitter la terre Hélène, tant le pain local est généreux et mérite par conséquence d'être tranché proprement...
Voilà pour le cadre ; but de l'opération du jour : ne surtout pas aggraver une situation, déjà précaire, par un effort intempestif et reprendre suffisamment de forces en 30 heures d'immobilité et d'économie intégrale sur cette bannette confortable et familière, puisque c'est celle que j'occupe en mer, pour être d'attaque demain après-midi et pouvoir aller chercher à l'aéroport ma fille Ratédé, excellent matelot par ailleurs, soucieux de monter en grade un jour prochain.

Comment, en effet, trouverait-elle seule Virilus, planqué au fond d' un chantier à l'accès réservé sur une île à l'écart des nombreux ports tapis aux abords de La Valette ??
30 heures plus tard, plus les 30´ de retard minimales de tout honnête vol low-cost, la voilà qui débouche par le sas des arrivées accompagnée d'un de ses copains, leur sac de marin en bandoulière. Je compte sur vous pour anticiper sereinement les effusions d'usage.... Vous imaginez bien que je me réjouis à plus d'un titre de cette arrivée opportune !! Le plaisir toujours renouvelé de retrouver le sourire heureux et détendu de ma grande fille et, pour cette fois, l'aide providentielle qui va permettre à Virilus de poursuivre sa route dans les temps impartis...
Puisqu'il est déjà 17h, on accélère le mouvement... il est question de déposer les sacs au bateau avant de sauter à 19h00 dans le dernier feriboite qui traverse la passe depuis port Sliema jusqu'au pied des remparts de la Valette...
Je crois l'avoir déjà évoqué dans un précédent épisode, nous sommes déjà arrivés ensemble, Ratédé et moi, devant les remparts de La Valette nimbés dans la lumière magique d'un nouveau jour en train de naître ; un spectacle majestueux, exclusivement réservé aux marins qui atterrissent sur le phare de La Valette après une nuit de veille... Ratédé avait 15 ans et le voilier était celui, tout juste sorti des chantiers Catana, d'un banquier suisse, farouchement décidé à interrompre sa carrière de confortable héritier dans la finance juteuse, pour celle, plus hasardeuse, de marin à la voile et au long-cours...
Voilà, pari réussi, le petit appontement du feriboite est devant nous au pied des remparts...

Dans la foulée , nous remontons la petite rue entrecoupée de volées de marches et de passages voûtés qui mène vers le pôle nocturne de La Valette entre les multiples frontons austères d'églises et de chapelles romanes et ceux du baroque le plus classique encastrés tour à tour entre commerces et paisibles habitations...

Je m'essouffle vite derrière mon nouvel équipage largement plus jeune et plus leste que le précédent et la première terrasse sera la bonne !!
La voilà ! Bien content de m'asseoir un moment, vous l'avez compris...
Et là, quelle n'est pas notre surprise de voir surgir sur la large pierre de seuil du petit bar à bière.... Alexis Zorba en personne !!!

A la fois ahuri et ravi, j'interpelle le héros dans sa langue natale... qu'il fait mine de ne pas entendre (pour éviter de se trahir ? conclus-je in petto). Pourtant l'erreur n'est pas seulement imaginable... de la grande taille à l'allure dégingandé ; du geste ample au sourcil broussailleux et goguenard, de la faconde au rire généreux, c'est Zorba !!! Que fait-il ici, si loin de ses célèbres aventures crétoises à plus d'un siècle d'intervalle ? D'ailleurs comment un maltais polyglotte (il vient de répondre successivement à ma fille en français et à son copain en anglais) pourrait-il ne pas entendre le grec ? n'est-ce pas la langue de leur plus proche voisin ?
- "non più !" répond-il en italien en levant brièvement son épatant sourcil !
Plus de doute , c'est lui, en personne, mais pour une raison inconnue, il se cache...
Ce bref geste du sourcil, par exemple, serait pour tout autre européen un vague signe interrogatif ; en Grèce, ça veut simplement dire "non" ! quant au contenu de cette réponse "plus maintenant", pour être obscur, il n'en est pas moins pertinent... Syracuse, à la pointe sud-est de la Sicile, donc à moins de 50 milles nautiques au nord de Malte, était la plus prospère des colonies athéniennes qui tînt la dragée haute au sénat romain et à ses visées expansionnistes un bon couple de siècles, avant d'être finalement soumise par César.
Non, mais vous imaginez le piquant de la situation ? Alexis Zorba, caché derrière un tablier de brasseur en train de nous vanter les qualités respectives de ses bières avec entrain et force bonne humeur ?

Pour en avoir le cœur net, je le suis de près dans son antre, au prétexte qu'outre le fait que je m'essouffle vite, je pisse aussi souvent...
C'est un minuscule réduit qui n'abrite qu'un bar étroit, un juke-box hors d'usage et l'amorce d'une hélice étroite creusée à même le calcaire d'ocre à orangé sur lequel est bâtie la ville fortifiée. Il conduit aux réserves et accessoirement aux toilettes... pas d'autre indice probant céans, or quelques vieilles barriques...
On sirote nos bières agrémentées, comme par hasard d'olives au fenouil et de feta... on se lève enfin, tant bien que mal de nos chaises en vinyl. Zorba fait un large signe du bras à l'équipage depuis le seuil de son échoppe, ajoute un clin d'oeil à mon attention... Le rêve est fini, mais une mémorable soirée commence à travers les rues de La Valette, car entre-temps la nuit est tombée sur la citadelle...
Nous voilà donc repartis et même déjà parvenus à un des pôles nocturnes de La Valette, cette grande place carrée et très animée à toute heure du jour et de la nuit,

d'où nous redescendons par un entrelacs de ruelles vers le rempart en pointe tourné vers la mer qui porte le puissant phare d'entrée du port de commerce.

Le lendemain matin, l'heure du départ approchant, c'est l'heure de l'avitaillement pour la traversée vers Bizerte dans le quartier de Sliema qui tient à afficher que, s'il n'est pas aussi " médiéval" qu'il le voudrait, il est néanmoins bel et bien maltais de souche...

Et voilà, c'est l'heure de quitter cette imposante place forte maritime enracinée dans l'histoire ! En se disant bien sûr qu'on y reviendra bientôt, ne serait-ce que pour découvrir la prochaine "légende" d'Alexis Zorba...
