sous le vent de l'île Tikopia

On était, si vous vous rappelez, les pieds en éventails en train de dériver peinard à l’abri de l’île Santo, la plus vaste et certainement la plus haute du Vanuatu, mais probablement pas la plus peuplée. Et on était donc en train de réfléchir…

sous le vent île Spiritu Santo

Tant et si bien que la journée était passée et la nuit aussi ! Pour être tout à fait franc avec vous, la nuit, on a plutôt dormi que réfléchi… C’est pas non plus toutes les nuits qu’on dérive dans le bon sens en dormant ! Faut savoir en prendre heureusement son parti… A côté de ça - je précise ça pour mes quelques improbables lecteurs qui seraient d’indécrottables terriens -  « dormir » sur un navire à la mer, ce n’est pas enfiler son petit pyjama après le dîner et régler son réveil sur 7 heures du matin le lendemain… Non. Mais la plupart d’entre vous le savent et les autres s’en doutent… Bref, à l’aube, la pointe nord de Santo était en vue et notre réflexion s‘était focalisée sur un point incontournable… Puisque les vanuatais nous avaient envoyer dinguer, il nous fallait trouver des îliens plus accommodants dans notre Nord-Est, puisque comme vous l’avez, je l’espère bien compris, les secteurs Est et Sud-Est nous sont interdits par l’Alizée du même nom…

Christiane ayant prévenu qu’elle partait dans sa maison de campagne protégée d’internet par de hautes montagnes, on a redirigé nos questions vers Bruno (le pêcheur), coincé chez lui par le confinement en vigueur en métropole… Qu’il nous balance toutes les infos qu’il trouverait sur les Salomons, les archipels de Santa Cruz, Kiribati et Tuvalu ! Aussitôt dit aussitôt fait… Le lendemain, on avait une doc très complète et parfaitement à jour sur les premiers, le surlendemain sur les seconds. La synthèse était cependant fort peu encourageante… Poser une demande d’entrée était complètement inutile… Toutes ces petites républiques encore ignorées par le virus avaient pris le même parti… Se barricader derrière leurs frontières maritimes…

Au milieu de tout ça, il y avait encore deux toutes petites îles qui étaient tellement loin de tout qu’on s’en demandait même à quoi ou à qui elles pouvaient bien être rattachées… Tikopia et Anuta qui n’avaient visiblement pas de port mais pouvaient offrir un bon abri à l’alizée. Nouvel échange de mails avec Bruno… Elles appartenaient toutes les deux à l’archipel des îles Santa Cruz dont l’île capitale est Ndende, à plus de 200 milles dans l’Ouest des deux îlots précités. La première, Tikopia, portait, semblait-il, plus de 1000 habitants, ce qui paraissait étonnant vu sa très petite taille… En tout cas ni l’une ni l’autre n’était inhabitée comme l’avait au départ espéré le patron. Bruno ajoutait que Tikopia était gouverné par un roi… Le roi Ti Nemo.

C’est ça qui l’avait décidé, le patron. Sans autre raison valable, il m’a dit : « Bon, Allons chez Ti Nemo ! ». A ma place, beaucoup auraient cru qu’il plaisantait, mais non, pas du tout… Il a mesuré le cap et la distance… 24 heures tout juste, quasiment au travers du vent. Ça nous faisait passer tout près de Port Patteson, au beau milieu d’un petit groupe d’îles assez proches les unes des autres, les plus au nord du Vanuatu. Mais on y passerait au beau milieu de la nuit…

Au petit jour, on serait dans l'est de l'ile la plus au Nord du Vanuatu, Saddle Island.

Saddle island

C'est comme ça qu'on s'est retrouvé le lendemain dans la matinée  avec l'île de  Tikopia pile devant nous...

Il y avait un banc à un quart de mille d’une longue plage ; six à huit mètres d’eau et on a pu mouiller mon ancre dessus sans trop s’approcher donc, c’était parfait ! L’île était haute et ses pentes boisées dégringolaient vers cette longue plage, bien abritée de l’alizée. L’endroit était somptueux, un rien mystérieux aussi…

plage de Tikopia

On a distingué deux ou trois sujets de Ti Nemo qui marchaient sur la plage, mais mon capitaine continuait à penser que mille et quelques îliens sur une îlot de cette taille, c’était proprement impossible. Que ça devait être la population de tout l’archipel ou un truc comme ça… Internet se gourrait…

Le temps de souffler, boire un coup, ferler un peu mieux la grand-voile, y’avait déjà une pirogue qui s’approchait à la pagaie, un prao plus exactement. Je sais bien que vous n’allez pas me croire… et pourtant c’était lui… le roi Ti Nemo ! Lui, c’était un costaud, joufflu, mâchoire carré, un petit collier en dents de requin en guise de couronne. Son piroguier, par contre, sortait tout droit d’un péplum hollywoodien, à s’y tromper ! pagne en fibre de coco, cuisses de décathlonien, pectoraux saillants et bronzés juste poil, cheveux frisées et luisants parfaitement tirés en arrière par le bandeau resserré par la maquilleuse un instant plus tôt…

Mon capitaine l’a salué en anglais Ti Nemo, le plus cérémonieusement et respectueusement qu’il a pu, bien sûr, mais bien inutilement puisque Ti Nemo lui a répondu dans un excellent français qu’on aurait été les bienvenus si il n’y avait pas ce gros problème qu’ils avaient en ce moment…

Cap’tain Philip a parlé d’un moteur en panne, d’une réparation qui ne prendrait que quelques heures, .d’un besoin de se reposer aussi car la route avait été longue depuis l’Australie… Ti Nemo a cependant conclu que dès la réparation terminée, il nous faudrait partir et que de son côté, il était obligé d’informer les autorités de l’archipel de notre arrivée sur l’île.

Sur un signe de sa part le piroguier d’Hollywood a remis la vapeur, le coup de pelle altier, avec toute la prestance prévue dans le script, le prao royal s’éloignait avec la majesté requise vers cette île mirifique à laquelle nous n’aurions donc pas accès… le royaume de Ti Nemo, vallée verdoyante, aux épaules comme resserrées autour de son petit mouillage abrité au sud par une long récif à fleur d’eau, végétation luxuriante accrochée à ses pentes abruptes, cascadant vers la longue plage en croissant peuplée de cocotiers penchés vers les vagues…

Nonobstant, mon Capitaine s’est cassé une croute dans le cockpit sans bouder la qualité du spectacle et en vidant un fond de bouteille de sauvignon blanc qui restait au frigo, avant de partir pour une bonne sieste dans sa cabine. Comme mon ancre risquait pas de déraper sur ce plateau de corail, j’ai fait de même et on s’est réveillé assez tard. Le soleil redescendait déjà…

On a vaqué chacun à nos occupations sans nous presser, se régalant d’avance de la bonne nuit qu’on allait se taper dans ce magnifique mouillage… Pour le coup on allait pouvoir les enfiler nous aussi, nos petits pyjamas !

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