" Lily la blonde "

Lily est née au printemps 1951 ; quelques mois avant Cesare Battisti (brigades rouges), quelques autres après Carlos ( Ilich Ramirez Sanchez). Elle ne tournera toutefois pas tout à fait aussi mal, mais n’aura pas pour autant ce que l’on a coutume d’appeler une enfance heureuse dans les biographies lambda. Le foyer familial est au quatrième étage d’un immeuble de Montrouge. La vue depuis la chambre que Lily partage avec sa sœur d’un an son ainée, c’est l’immense cimetière de Montrouge et les « fortifs » qui laisseront bientôt place au périphérique, mais sont pour l’heure et à cet endroit précis (porte de Montrouge) occupées par les longues tentes kakis où l’abbé Pierre abrite ses protégés. Un peu plus loin, ce sont encore les maréchaux de l’empire qui ceinturent Paris.

Lily ne ressemble pas à sa sœur ainée. Pire, la mésentente sera farouche et durable. Probable responsable, Papa, qui de retour du STO en Allemagne intègre la RATP et y restera jusqu’à ce que mort s’en suive. Il a tant bien que mal accepté une fille pour le coup d’essai, mais beaucoup plus difficilement une seconde l’année suivante…. Bien sûr, Lily n’en prend pas conscience alors qu’elle n’est encore qu’une toute petite fille, mais grandissant, elle s’aperçoit vite que tous les coups de ceinture sont pour elle et que le moindre prétexte fait l’affaire. Vous me direz que ça forge le caractère et en l’occurrence ce n’est pas complètement faux. Lily ne moufte pas sous les corrections répétées. Elle compense en commençant le sport de compétition très jeune. D’abord la gymnastique, discipline pour laquelle elle présente la morphologie idéale, plutôt petite, mince, rapide et surtout extrêmement endurante et têtue. Puis l’athlétisme, la natation où elle pratique aussi la compétition. Enfin un sport de combat dont la pratique est encore confidentielle en Europe, le Kendo. Art martial qui a la rare particularité d’attirer autant de filles que de garçons et dont la découverte ne tient pour Lily qu’au hasard ; le dojo où il est enseigné n’est qu’à quelques portes cochères de celle de son immeuble.

Côté natation, la pratique de la compétition exige un entrainement quasi quotidien. La piscine municipale de Denfert-Rochereau n’est qu’à quatre stations de métro. Lily y va le soir après les cours, souvent accompagnée de sa sœur. Bien sûr, à cet âge, sur le bord de la piscine, deux sœurs de 15 et 16 ans se font assez régulièrement draguer… Encore heureux ! Ce soir-là, Lily est venue toute seule. Un petit groupe de dragueurs se montre un peu plus insistant que d’habitude. Peut-être justement parce qu’elle est toute seule ? Au moment où elle ramasse ses affaires sur le coup de 21h, peut-être un peu plus, elle ‘aperçoit que l’escouade la suit. Machinalement elle les compte ; ils sont huit, à peine plus âgés qu’elle.

Dans la rame de métro, ils restent à distance, au fond du même wagon. Il n’y a plus grand monde dans le métro à cette heure, d’autant qu’on est en bout de ligne… Lily  connait parfaitement les multiples couloirs de la station « porte d’Orléans » qu’elle pratique quotidiennement, ainsi que ses quatre sorties. Dès que la porte s’ouvre, elle fonce. A peine engagée dans le couloir, elle bifurque à la première occasion et grimpe l’escalier désert quatre à quatre. La manœuvre lui a donné un peu d’avance mais elle comprend vite qu’elle ne s’est pas trompée…. Les types la coursent et leurs intentions ne laissent aucun doute ! Elle débouche sur la place avec encore suffisamment d’avance pour s’orienter et foncer vers le pont qui enjambe le « périf » construit entre-temps. Lily est en baskets, elle court vite… mais le pont est long… Très long ! Elle sent bientôt un souffle derrière elle…. Elle tourne la tête sans ralentir. Le type n’est plus qu’à quelques mètres, mais il est seul ! Elle en a déjà semé sept ! Lily bloque brusquement sa course et d’un basculement de hanches maintes fois répété au dojo contre un adversaire plus grand, propulse son poing verticalement. La gorge du type se bloque sur le poing levé. Il blackboule à plusieurs mètres, ne se relève pas ; et pour cause, il est K.O….

Les autres sont toujours à ses trousses. Lily reprend sa course effrénée. La peur lui donne des ailes… La stratégie du dernier Horace valide a fonctionné une fois, elle ne fonctionnera pas deux… Lily n’a appris aucune technique permettant de se débarrasser de 7 adversaires d’un coup ! Ça c’est juste au ciné ! Par contre la course, elle connaît !

C’est complètement hagarde et épuisée qu’elle tambourine à la porte du quatrième étage ! Trois heures passeront avant qu’elle ne puisse aligner trois mots pour expliquer l’affaire à ses parents affolés. Et là, surprise, l’attitude de Papa volte brusquement… Il vient de se rendre compte que Lily est une fille… et pas n’importe laquelle, la sienne et qu’elle vient de méchamment assurer….  Certes la situation s’était déjà produite, mais très occasionnellement, lorsque Papa emmenait ses filles à la pêche. L’une n’était bonne qu’à rêvasser, allongée dans l’herbe, mais l’autre avait un sacré coup de moulinet et ferrait d’un poignet sûr… à tel point que Papa en oubliait ses griefs !

Malheureusement, la lune de miel ne dure pas. Lily va passer son bac en juin. Elle voudrait faire le C.R.E.P.S pour devenir prof de gym. Mais ces études-là sont trop onéreuses en rapport des modestes ressources de la petite famille. Bon ça, ce n’est qu’en partie la faute de Papa ; par contre l’été approchant, un projet de vacances dresse à nouveau abruptement le père contre la fille… Trois amis d’enfance de Lily, des petits gars du quartier que Lily fréquente depuis toujours, ont monté un projet. Ils sont tous les trois déjà étudiants, ont donc un ou deux ans de plus que Lily. Il s’agit de partir pour l’Iran et l’Afghanistan à deux 4 L.

Bien sûr, Lily en est ! Lily a peu, pour ne pas dire aucune, amie fille. C’est un garçon manqué et l’attitude récurrente de Papa depuis toujours n’est bien sûr pas étrangère à ce travers. Les trois meilleurs amis de Lily, ce sont ces trois gars-là…

Mais Papa dit : Non ! Un « NON » ferme et définitif ! La réponse de Lily est cinglante. Elle a germé muettement une bonne dizaine d’années sous les coups de ceinture, cette réponse et n’en sourd qu’avec plus d’élan ! Il vient à Papa, blessé et furieux, la très mauvaise idée de lever la main ; pas assez vivement sans doute, ce qui lui vaut de se retrouver le bras vilainement retourné, face écrasée contre la lourde porte du palier. Heureusement Maman est là. Elle calme le jeu sans prendre parti. Elle écoute d’abord sa fille… La ceinture, elle savait, la préférence pour l’ainée aussi. Mais cette haine animale dans les yeux des deux impétrants, elle ne l’aurait jamais imaginée ! Est-ce bien de la haine d’ailleurs ? Ou un  réflexe encore plus animal ?

Le fait est que cette fois, la mère écoute la fille après avoir envoyé le père au diable ! Elle parvient à dissuader sa fille qui veut se faire émanciper séance tenante. Mais accepte de lui signer une autorisation de sortie du territoire pour que celle-ci puisse se joindre à la folle randonnée à travers l’Europe et le Moyen-Orient.

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On est fin Mai 1968, les examens des trois jeunes étudiants, tout comme le bachot de Lily sont reportés à septembre ! Mais ça n’empêche nullement Patrice, Bernard, Christian et Lily de charger les deux 4L et de se mettre en route…

Yougoslavie, Bulgarie, Istanbul, où la valise de Lily disparaît au cours d’un malencontreux arrêt, pile devant un poste de police. Puis les immenses plateaux austères d’Anatolie. Après Djerbakir, alors que les quatre aventuriers en herbe se dirigent vers la frontière turco-irakienne en vue de gagner ensuite le Kurdistan iranien, la rencontre d’autres voyageurs les incite à infléchir leur route vers le sud. En effet la guerre entre Iran et Irak menace, tout particulièrement dans ce Kurdistan iranien. Pas question pour les pilotes Renault de revenir en arrière, ils piquent au contraire plein sud vers la frontière turco-syrienne, toute proche... Aucun problème à la frontière ni dans les montagnes qu’ils franchissent avant de retrouver les grandes plaines agraires que les charrues à traction asine d’un autre temps sillonnent en tous sens. Puis c’est le désert et de loin en loin des Bédouins sur leurs méharis. Un désert noir et caillouteux, probablement pétrolifère, mais aucun d’eux n’est spécialiste de la question. Pétrolifère ou pas, il est certainement très musulman, ce désert… Et la petite blonde en short blanc et longs cheveux au vent n’est peut-être pas parfaitement dans les cordes… C’est vrai aussi qu’on lui a piqué sa valise, à Lily ! Et que par ailleurs en la préparant à Montrouge, cette valise, elle a davantage pensé aux pastilles de chlore et aux sous-tifs anti-chaos qu’à embarquer voiles, foulards et burka !

Ce ne sera pas la seule imprudence des audacieux voyageurs. C’est de leur âge bien sûr d’apprendre ce qu’il ne faut pas faire… Déjà, renseignements pris auprès d’un brave bédouin qui baragouine l’anglais plutôt mieux qu’eux, ils apprennent qu’ils ne sont plus en Syrie, mais en Irak… Les militaires irakiens ont d’autres chats à fouetter, d’autres soucis que de surveiller leur frontière ouest avec un pays ami alors que c’est à l’Est que ça barde !

Les deux fringantes coursières ont donc franchi la frontière à leur insu… Où les mène cette vague piste en tôle ondulée à travers cet hostile désert noir et désespérément vide ?

A la ville la plus proche, bien sûr… Comme partout ! Ce sera Bagdad… D’ici quelques jours !

Saddam Hussein vient d’y prendre le pouvoir. Pour faire pendant à la menace de guerre sur la frontière avec l’Iran, à Bagdad, c’est la guerre civile ! La première vision de Lily, c’est une brochette de 16 pendus de fraîche date sur la place centrale de la ville, quasiment déserte par ailleurs … Lily ravale courageusement la nausée qui lui vient. Les trois autres mousquetaires n’en mènent guère plus large… On finit par les arrêter avant de les laisser sous bonne garde dans un bâtiment qui sent le poste de police, mais surtout la pisse…  Commissariat, poste militaire, maison d’arrêt ? Les voitures sont dans la cour. Personne ne s’y intéresse pour l’instant. Heureusement, le scribe de l’aventure, Christian, a son « journal de bord » dans une poche. Les premières pages sont couvertes de toutes les adresses et téléphones des représentations 6françaises dans les pays qu’ils voulaient ou risquaient de traverser. Ceux du consulat et de l’ambassade de France à Bagdad y figurent….

Il faut insister très longtemps auprès de celui qui semble être le chef de leurs gardiens pour qu’il accepte de composer pour eux le numéro en question. C’est seulement après avoir vérifié qu’il s’agit bien de la représentation française à Bagdad qu’il accepte de passer le combiné à Christian…

A l’autre bout du fil, qui ne doit pas être bien loin, c’est l’effervescence ! La sidération la plus absolue…. 4 jeunes français à Bagdad ? En 4L ? Une mineure non accompagnée ?

Quelques minutes plus tard, une berline beige arrive devant le bâtiment. C’est le vice-consul de France. Il est accompagné d’un autre français, plus jeune.

- D’où vous sortez ? comment vous avez pu arriver jusqu’ici avec vos coques de noix ?

Où vous êtes-vous ravitaillés pour la dernière fois ?

Les questions pleuvent. Les deux types sont proprement ébahis… Les réponses des innocents voyageurs n’arrangent rien et provoquent une nouvelle salve….

- Djerbakir ? Mais où avez-vous passé la frontière ? Par la Syrie ? Et vous n’avez croisé personne ?

Les quatre amis se regardent, incrédules  à leur tour. Les autres ont l’air de les prendre pour des ectoplasmes, des ressortissants d’une autre réalité que la leur…

Ils essayent quand même de s’expliquer, de parler du vieux bédouin rencontré l’avant-veille qui les a informés qu’ils étaient sur la route de Bagdad. Le consul s’éponge le front, s’écroule sur un banc de pierre, vaguement à l’ombre. C’est trop fort pour lui ! Son jeune collègue prend le relais, plus posément. Essaye de leur faire préciser leur itinéraire, leurs intentions pour la suite. Il communique brièvement à plusieurs reprises à l’aide d’une radio portative.

Les diplomates français ne s’en tirent cette fois pas si mal puisque dès le lendemain matin, le jeune collaborateur du consul est de retour avec une nouvelle qui leur fait vite oublier cette nuit quelque peu inconfortable. Un camion militaire va les conduire jusqu’à la frontière jordanienne. Ce n’est pas la porte à côté ; le jeune homme est venu avec un pack d’eau minérale libanaise et veut savoir si par ailleurs leurs provisions sont suffisantes. Il a aussi apporté pour Lily un long keffieh de bédouin à carreaux. Certes ce n’est pas le voile  traditionnel mais ce sera toujours mieux que les longs cheveux blonds portés façon sirène… Et puis dans le nuage de poussière que soulèvera bientôt le camion, Lily repensera bientôt, à l’abri des trois tours de keffieh qui protègent efficacement son délicat minois, à ce jeune homme fort prévoyant, un poil mystérieux et somme toute plutôt séduisant.  Elle se voit plutôt pas mal dans ce rôle-là d’ici quelques années puisque l’éducation sportive des plus jeunes semble lui être interdite. La posture du jeune fonctionnaire, comme la tournure de ses questions autant que son œil observateur laissent à penser à Lily que ce petit gars-là n’est pas le portier du consulat.  Pas même le « conseiller culturel » de l’ambassade, même si c’est le titre ronflant dont il a écopé. Par ailleurs le petit doigt de Lily lui chuchote que le recul qu’a affiché le jeune homme dès l’abord, en regard de l’agitation frénétique du consul, pourrait conduire à penser, qu’il est pour beaucoup plus dans leur libération rapide que le bouillant consul… Bref, Lily a tout le loisir de se repasser le film, puisque la marche forcée vers la frontière jordanienne dure deux jours et demi et qu’au cœur du nuage de poussière que soulève effectivement le camion, autant garder les yeux fermés et rêver du prince charmant ! Les arrêts sont fréquents, entre les barrages improvisés par les factions diverses et les rares stations d’essence. Les deux titines meurent de soif. Leur petit moteur est certes robuste, mais pas vraiment préparé à de pareils rallyes entre nuage de sable et  températures encore inconnues….

13 Heures, deux jours plus tard. Voilà les quatre mousquetaires au point « H4 ». Le camion d’escorte a déjà fait demi-tour. Le nuage de poussière est retombé, laissant place à une atmosphère aussi immobile que suffocante. C’est la « zone neutre » qui sépare les deux pays. L’astre du jour est à son zénith et bombarde ses ouailles sans pitié. Pas une trace d’ombre…  Si, au bord de la piste, un peu plus loin une cabane en pisé. Mirage ?

Non. Les deux 4L, s’approchent subrepticement… la cabane ne recule pas d’autant. La porte entrouverte en tôle galvanisée ne bat pas car il n’y a pas un souffle d’air. L’intérieur recèle, outre une ombre propice, une grande jarre d’eau et un frigo à pétrole… Puisque ce n’est pas un mirage, serait-ce un piège ? Les visages poussiéreux des quatre chevaliers de l’aventure se reflètent sur la surface immobile et claire parfaitement transparente dont la fraîcheur semble rayonner vers eux…  Une calebasse est accrochée à l’une des anses de la jarre. C’est fort tentant ! D’autant que le pack d’eau providentiel est épuisé. Le fond de la dernière bouteille ayant servi peu avant à refaire le niveau du radiateur de la plus assoiffée des montures.  Dans le frigo, il y a force mortadelle et pain local… C’est vrai qu’on n’est plus très loin du lac de Tibériade, de la multiplication des pains, noces de cana  et autre pêche miraculeuse… Quand même ça reste étrange… A dieu va ! Ils ne vident que la moitié du frigo avant de s’abreuver abondamment !

Sur ces entrefaites, s’approche le véhicule le plus inattendu, une jaguar mark10, noire et rutilante. Son fanion officiel s’immobilise pile devant la cabane. Serait-ce l’emblème de la police secrète jordanienne ? Le piège qui se referme ?

Un fier mâle d’une trentaine d’années en descend, arabe, les traits très fins, plutôt joli garçon du coup. Ce qui saute aux yeux de Lily, c’est le scintillement proprement furax de la pierre que le galant porte à la main droite… Quel est ce prince qui parle un français impeccable et propose de conduire les quatre chapardeurs pris sur le fait jusqu’à la frontière ? Et de quelle frontière s’agit-il, cette fois ?

Force est de raconter leur histoire pour tenter de se disculper aux yeux de ce probable shérif peu ordinaire…

Figurez-vous que ça fait sourire le gars qui propose dans la foulée et très courtoisement à la mieux roulée du quartet de monter à l’arrière de la luxueuse berline. Courte hésitation, forcément… Je me mets facilement à la place de Lily sur ce coup là ! On me l’a jamais fait directement, vu ma forte carrure, mais je l’ai vu mal tourner plus d’une fois sur les quais alentours, même dans les ports les plus huppés !

A vrai dire, Lily et ses trois acolytes sentent bien qu’après leur méfait, ils n’ont pas vraiment le choix… Pourtant derrière les vitres fumées, Lily découvre une réalité inattendue… Le siège passager est occupé par la femme du shérif, voilée de noir et silencieuse ; la banquette arrière par deux hommes en armes couverts du même keffieh que Lily, dont l’un descend pour lui tenir galamment la porte avant de se rassoir à ses côtés.

La jaguar ouvre la route, c’est l’étonnant personnage qui est au volant. Conduite très souple, les deux titines suivent sans peine. En fait la frontière est toute proche, c’est bien celle de la Jordanie. Les gardes-frontières, baissent leur armes, saluent respectueusement le convoi qui passe sans ralentir.

Deux heures plus tard, la jaguar stoppe devant un palais imposant. L’élégant shérif se présente enfin…. Je ne suis que le frère du roi Hussein, mais vous êtes mes invités.

L’aventure se terminera par un requinquant séjour dans le plus bel hôtel d’Amman, que conclura la visite de leur « ami jordanien » qui profitera de l’ occasion pour proposer aux trois « souteneurs » de Lily d’acheter leur marchandise de choix contre cinquante chameaux triés sur le volet … Une petite blague entre copains, bien sûr, car le prince a fréquenté quelques années Sciences po et les troquets du boulevard Saint Germain jusqu’à pratiquer l’humour gaulois avec la même aisance nonchalante dont il use pour surveiller ses frontières…

A travers le Liban, la Syrie et de nouveau la Turquie et ses plateaux sans horizon, les deux fidèles titines parviendront finalement jusqu’à Paris, épuisées mais fières de leur quinze mille kilomètres d’aventure pas piquées des vers…

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Le bachot en poche, Lily entre à Paris V, en pharmacie. Elle habite toujours le trois pièces de Montrouge avec sa sœur et ses parents. Son père est rentré le rang. Elle voit toujours régulièrement ses trois comparses, qui ont pourtant migré vers Jussieu et les grandes écoles du Vème arrondissement. C’est une année heureuse. Enfin !  Pleine de tension aussi, l’évolution des mœurs et des mentalités a pris un sacré coup d’accélérateur au printemps précédent. Leur génération est en première ligne…

Avec le printemps qui revient, c’est un nouveau projet qui se met en place. Les protagonistes sont les mêmes… Trois chevaliers, une princesse et deux coursières au long cours, équipées de pied en cape… Espagne, Gibraltar, Maroc, Mauritanie, Afrique de l’ouest ! La dernière réunion préparatoire se déroule au-dessus de la Pharmacie des parents de Christian. Lily vient juste d’avoir dix-huit ans. Plus de complications avec les autorisations parentales et autres. D’ailleurs tout est quasiment prêt ; visas, matériel de bivouac, filtres à eau, liste exhaustive des représentations françaises, détail qui les a bel et bien sortis de la mouise l’année précédente… Les autres parents sont également là. Chacun donne à son rejeton les conseils d’usage. C’est la veillée d’armes ! La maman de Lily est là aussi. Pas son père qui s’efface de plus en plus depuis quelques temps. Une fulgurance traverse l’égérie de l’équipe de choc… Lily ne veut plus partir. Sa propre mère n’en revient pas… Lily ne parle que de ce départ depuis plusieurs mois avec l’enthousiasme délirant qui lui est propre…

Surprise générale. Brain storming consécutif, palabres interminables ! Qu’est-ce qui est donc passé par la tête de Lily ? Une seule réponse en boucle : « Il ne faut pas qu’on parte ! »

Le coup de tête de Lily ne dissuade pas les trois loustics. Le surlendemain, les deux 4L suréquipées voguent déjà vers l’Espagne…

A Montrouge, le calme n’est pas revenu. La nervosité des parents est tangible, la décision soudaine de Lily les intrigue et les inquiète à la fois. Ils insistent pour comprendre, mais Lily ne lâche pas le morceau. Elle ne peut pas…

C’est à sa mère qu’elle se confie quelques jours plus tard : «Ils ne reviendront pas!»

De fait, la nouvelle tombe trois  semaines plus tard après plusieurs jours d’angoissante incertitude déclenchée au départ par un signalement des services marocains auprès de la représentation française…  Les trois garçons ont été retrouvés en pièces en plein désert sur la route de Gao. D’après les services marocains, des éléments rebelles du Polisario les ont pistés à travers la Mauritanie puis assassinés au-delà de la frontière malienne. Les enquêteurs français dépêchés sur place, autant que le dernier film super-8 tourné par le trio confirmeront bientôt l’horreur… Les trois corps sont rapatriés, autopsiés, l’affaire fait grand bruit

C’est très dur à vivre pour tout le monde. Mais particulièrement pour Lily qui est pressée par les journalistes. Car le soir où Lily a fini par se confier à sa mère dans le silence de l’appartement de Montrouge, la sœurette a esgourdé et s’est empressée de vendre la mèche, l’horrible nouvelle à peine tombée….

Les publications spécialisées parlent de medium, quand ce n’est pas pire, insistent lourdement. Lily n’a d’autre issue que de se boucler à double tour dans l’appartement de Montrouge. Mais on continue à interroger sa sœur, ses parents, ceux des victimes. Jusqu’à la lie ! Lily ne supporte plus sa chambre, encore moins la vue de sa fenêtre qui donne sur le cimetière de Montrouge où sont désormais inhumés ses trois amis.

Pour échapper à la dépression, elle loue une chambre près de la fac et reprend ses études avec quelques semaines de retard sur la rentrée de 1970. Elle y retrouve un équilibre précaire, mais les cauchemars la hanteront longtemps.

Les études de pharmacie sont longues. Cinq ans. Les stages, toutefois, commencent dès la troisième année. Entre-temps, Lily rencontre un premier Michel, Michel M. –précision imposée par le fait que les hasards de la vie abonneront malgré elle, Lily à ce prénom discret et qu’il faut bien distinguer les élus - celui-là est un malfrat. Bien sûr elle ne le sait pas au départ. Elle l’a rencontré à la terrasse d’un petit troquet de la rue Champollion, rendez-vous des cinéphiles de tous âges. Le jeune homme est cultivé, coté cinoche en tous cas et ils se font plein de toiles ensemble, comme on dit à l’époque. Ce n’est quand même pas un maquereau patenté, ni même une ordure aux abois ou un sanglant braqueur de fourgon blindé. Non, Michel M. travaille en famille. Leur spécialité c’est la maroquinerie de luxe, la joaillerie, les montres de marque. Plutôt que de patauger dans la contrefaçon ou le commerce douteux, ils cambriolent de l’authentique, ont leur propre réseau de diffusion à l’étranger, publicité à l’appui. Un travail d’équipe, dans la confraternité - car les sœurs en sont -  et le respect des lois de la famille…

Lily n’est pas la « saute au paf » forcenée pourtant très à la mode depuis peu. Du coup, la relation dure et Lily finit par apprendre le gagne-pain de son petit ami cinéphile, galant et généreux. Mais tout compte fait, face à l’aspect « discutable» de ses revenus, ces dernières qualités font largement pencher le trébuchet du bon côté et la romance continue de salle de cinéma du Vème arrondissement la semaine, aux meilleures tables des auberges de la vallée des Chevreuse le week-end.

Le temps passe. Les études avancent dans le bon sens. Voilà Lily en troisième année. Elle peut dès à présent opter pour des stages. De toute façon, il faudra en avoir fait son cota pour obtenir son diplôme au bout de compte. C’est là qu’un autre Michel tourne la tête de Lily. Michel N.

Pas du point de vue de la pure gaudriole, toutefois. Sur ce plan-là, le nouveau venu ne vaut pas trois roupies face à son malfrat préféré. Un simple bout d’essai en a amplement convaincu Lily. Ceci-dit, Michel N. est lui en cinquième année. Mais il doit encore plusieurs stages à la faculté. Son plan, c’est de partir pour Nouméa où le président de l’association des pharmaciens de la grande île est un parent. De quoi décrocher sur place tous les stages nécessaires… Pour lui et bien sûr pour Lily si elle décide de l’accompagner.

En dehors de Paname, des plateaux anatoliens et des sables pétrolifères du moyen Orient, Lily ne connait pour lors que Cuba, qu’elle a été l’une des premières touristes occidentales à visiter à la réouverture du pays l’été précédent. Est-elle maintenant prête à abandonner son bandit de grand chemin pour un maigre baiseur au prix de la découverte du Pacifique ??? Définitivement : OUI ! Chacun son caractère après tout, tant il est vrai qu’il faut de tout pour faire un monde !

L’affaire commence magnifiquement ; presque deux mois sur un des derniers paquebots de ligne des messageries maritimes, le Marconi. En seconde classe, certes. Mais la légende n’est pas surfaite, Lily peut en témoigner ! Quel dommage c’aurait été de débarquer de but en blanc d’une mocheté d’avion au cœur du Pacifique, le ventre lesté d’un insipide plateau repas ! Sur le Marconi, ils ont festoyé deux mois comme des princes… Pour exactement le même prix !

A Nouméa, tout n’est pas à l’avenant, le pharmacien président, n’est pas désagréable mais n’a à offrir à son jeune parent que la gérance d’un magasin « Balande » à l’extrême nord de l’île. A Hienghène, plus exactement, autant dire au feu de dieu ! En fait c’est une épicerie/bar/station d’essence où se fournissent, les tribus canaques voisines…  C’est une expérience, certes, et ni Lily, ni sa fibre aventureuse désormais clairement affirmée ne sont du genre à cracher dans la soupe.

Toutefois les mois passant, son acolyte n’ayant rien du Don Juan des films du genre et le boulot tant que les sorties ayant une fâcheuse tendance à tourner à la routine plus ou moins bien huilée, une figure originale émerge du paysage. C’est le patron d’un complexe touristique du coin, Henry-Michel Fairbanks. Un de ses employés vient régulièrement prendre livraison des commandes de l’hôtel. Jusqu’au jour où, pour une raison oubliée depuis, Henry-Michel passe lui-même au magasin. De ce jour, Lily n’aura plus affaire à des commissionnaires lambda, Michel-Henry viendra chercher ses commandes lui-même. D’abord une fois par semaine comme de coutume, puis deux, puis trois.

Un beau jour Henry-Michel propose à Lily à dîner à son hôtel. C’est le meilleur client du commerce ; délicat du coup, pour le très jaloux Michel N. de trouver au pied levé un prétexte bidon susceptible d’inciter Lily à décliner l’invitation… Pourtant il a parfaitement suivi la manœuvre d’encerclement d’Henry-Michel dont les prémices remontent déjà à plusieurs semaines. Mais pour le moment, il s’est contenté de tirer la gueule…

Le jour dit, Henry-Michel vient chercher la belle en carrosse…. Le diner est somptueux, les vins fins, l’hôte spirituel et chaleureux, la soirée délicieuse. Et voilà l’autre Michel qui débarque en vilain trouble-fête avec ses gros sabots, fait un scandale au beau milieu de la salle de restaurant pleine à craquer….Lily a terriblement honte, voudrait disparaitre sous terre, supplie le ciel qu’un sortilège providentiel transforme le maudit intrus en ectoplasme sur l’heure. Henry-Michel prend la chose beaucoup mieux. Il invite ce modeste manant à sa table en grand seigneur, avoue comprendre son accès d’humeur ; Lily est une très jolie femme, il trouve logique qu’on tienne à elle… La soirée continue. Les autres clients, comprenant que le croustillant incendie est malheureusement éteint retournent à leur propos exotiques. Café, pousse café, remerciements d’usage. Michel N. s’en retourne avec son bien vers Hienghène …

Victoire aussi naïve que provisoire ! Le lendemain matin à l’aube, Lily fait son sac… Non pour retourner recta en métropole, mais pour s’installer provisoirement – ou plus si affinité – chez Henry-Michel… Lune de miel au palace ! On sort de but en blanc de la morosité…

Henry-Michel est célibataire, veuf plus exactement. Son épouse défunte lui a laissé un petit garçon très attachant qui a déjà quatre ans. Son papa joue en outre fort bien du piano, chante les meilleurs standards avec une voix qui a peu à envier à celle du grand Franky. Par ailleurs, l’hôtel a besoin d’une personne de confiance pour gérer les stocks. Bref, rien ne s’oppose à ce que ce que l’idylle d’un soir ne fleurisse plus avant…

Nul besoin pour nous de tenir la chandelle en attendant que tombent les feuilles mortes. Ce n’est que plusieurs mois plus tard que l’on retrouve Lily à Nouméa. Le pharmacien président, l’a invité à boire un verre au « bar du bout du monde » sur le port. Peut-être nourrit-il un vague espoir lui aussi, malgré toutes ces longues années passées à ferrailler sous les tropiques ? Toujours est-il que cette fois, il a un stage à proposer à Lily. C’est une toute petite officine à Koumac, tout au nord de la grande île à nouveau, mais côté-ouest, cette fois. La pharmacienne s’appelle Geneviève, élève seule deux enfants et ce providentiel renfort réjouit fort la jeune pharmacienne. Les deux jeunes femmes deviendront de très bonnes amies. Les clients sont peu nombreux, médecine traditionnelle canaque oblige, mais fidèles. L’un deux, là encore, est Henry-Michel. Par contre les 80 kms de mauvaise piste qui séparent Koumac de Hienghène ne laissent cette fois pas au soupirant l’occasion de venir glisser ses madrigaux sous le comptoir en venant innocemment chercher ses commandes lui-même. L’idylle ne s’en poursuit pas moins à distance. Lily est enceinte, mais elle ne le saura que plusieurs mois plus tard de retour en métropole…

          SUITE DES AVENTURES DE LILY DANS LE PROCHAIN ÉPISODE